29/09/2009
« Le Cauchemar » de Jean-Michel Rabeux
Théâtre de la Bastille jusqu’au 17 octobre 2009
Mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Claude Degliame, Eugène Durif et Vimala Pons
C’est une femme « Dyonisiaque », clocharde, pute, mère et nue qui répond aux questions d’un improbable homme-femme-juge, représentant l’humanité, ou sa part jugeante et condamnante.
Procès découpé en journées, on énumère ses crimes. De quoi l’accuse-t-on ? D’avoir tué sa mère, d’avoir couché avec son père et aimé ce dernier, d’avoir voulu tuer sa fille ? Pourquoi l’accuse-t-on ? Parce qu’elle est victime ou bourreau ? Parce qu’elle est humaine et prise dans les folles extrêmes des sentiments humains, démesurément réels ? L’homme-question, joué par Eugène Durif, représente l’hypocrisie de l’humanité qui nie n’avoir jamais désiré tous ces crimes. La Question, qui n’est pas sans rappeler La Torture. La femme est la réalité du cauchemar que peut prendre l’humain dans son rapport dément à l’amour et à la mort.
Les questions du procès de la vie, font répondre «Eglantine » à la troisième personne, comme si elle se désincarnait de sa propre histoire, entre témoin hallucinée et refus de sa présence au monde. Les questions sont parfois absurdes, les juges ne le sont-ils pas ? « Qui préférez-vous mort ? La mère ou le père ? » les questions des humains aux autres humains, harcelants pour une réponse normative, ne sont-elles pas absurdes ? Les réponses du pire de la vie sont pourtant bien réelles en comparaison. Le plateau est chargé de caméras et de télévisions qui rendent compte tels des perpétuels regards obscènes de ce procès, d’intentions ?
Le texte est magnifique et dense, il faudrait lire et relire ou revoir ce qui se passe pour en savourer toute la violence du propos, l’exactitude des images, la profondeur des méandres.
« Mon père qui entrait en moi tant de fois n’y entrait jamais pour chasser les humains ».
Peut-on être coupable d’aimer trop ? Peut-on juger ceux qui n’agissent que par amour et ne jugent pas ? Peut-on entendre ceci ?
Le père meurt dans ses bras, en jouissant et de leur union naîtra la fille. On accuse Eglantine de ne pas avoir arrêté tout cela. « Je remercie Dieu de m’avoir tuée vivante » se défend-elle. Claude Degliame est sublime et porte du bout de ses membres et de sa voix tremblotants cette position intenable, ces questions insoutenables, cette vie inconcevable. L’œil du spectateur qui pourrait s’ouvrir sur la possibilité de s’extraire du jugement, de regarder l’indicible avec l’envie de tolérer l’intolérable. Est-ce le projet de ce metteur en scène furieux qui se rêve transparent ?
« La Question : Comment désirer ces infamies ?
Eglantine : Je désire les infamies que la mort met en nous. »
La mort présente tout du long, comme un personnage d’ultime justification, n’est-ce pas elle la pire d’entre nous ? la plus absurde, la plus cruelle, le juge ultime ? Alors si « naître est une giclée d’un ventre à un autre, dans un trou entre la pisse et la merde » qu’est-ce que vivre ?
Enfin la fille subit le même sort de questionnements incessants. La comédienne Vimala Pons est juste incroyable de fébrilité, nous sommes suspendus à son souffle. Comme abattue par cet héritage, ce poids invraisemblable de la vie et de sa naissance incestueuse, elle tente de garder la tête haute face aux questions. Qui est victime, qui est bourreau ? « De quel droit n’avez-vous pas tué vos parents criminels ? ». La loi du talion et Dieu n’est pas loin. Voilà que La Question se fait sentence et la jeune femme doit sauver sa mère en se prêtant à toutes sortes d’absurdités qu’elle exécute en s’excusant. Voilà l’absurdité de la vie exigée par les humains.
On sort dans un silence de morts, la tension est palpable. Nous sommes venus entendre l’inaudible, le temps s’est distendu. D’aucuns trouveront cela trop, mais la vie, n’est-ce pas trop ? Le théâtre est-il fait pour nous endormir ou nous réveiller ? Si les artistes nous révèlent le monde et nous montrent à travers leurs yeux ce que parfois nous refusons de voir, alors Jean-Michel Rabeux réussit ici à modifier encore mon regard. Bien sûr qui cherche le confort et le consensus ne se sentira pas à l’aise face à cette pièce désarmante d’intensité. Ce n’était pas possible de ne pas aller jusqu’au bout de l’horreur, ce n’était pas possible de s’arrêter en chemin ou alors tout aurait été vain. Il fallait cet extrême pour supporter ces messages inadmissibles.
Finalement Eglantine et sa fille sont innocentes lorsque l’on comprend bien, et pourtant à chaque souffle, accusées. Comme pourrait l’être Jean-Michel Rabeux : coupable de vouloir nous secouer autant, ou innocent d’être un humain qui crie son paradoxe d’amour et d’horreur ?
Allez-y, allez voir du théâtre, du vrai, celui dont on ressort avec plus de questions qu’en y entrant.
20:39 Publié dans théâtre / spectacle vivant | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : le cauchemar, jean-michel rabeux, claude degliame, eugène durif, vimala pons
13/06/2009
Festival TRANS 15 - 28 juin 09
Festival TRANS de La Compagnie de Jean-Michel Rabeux
Théâtre de la Bastille du 15 au 28 juin 09
Une tête qui tourbillonne lorsque l’on regarde le programme de ce Trans 09 !
Le programme : ici
Onze spectacles, des tables rondes, une expo, une nuit Trans Erotique… on ne sait plus où donner de la tête, et pour sûr, trois pièces ont déjà été citées ici, sous les meilleures auspices.
Liens :
« Toujours le même fantasme » de Frédéric Aspisi, joué les 19, 20 et 21 juin à 21h30, chroniqué :
« Les Charmilles » d’après un texte de Jean-Michel Rabeux, mise en scène par Cédric Orain, joué par l’exceptionnelle Eline Holbø Wenelbo, un article :
« Le corps furieux » de Jean-Michel Rabeux (et oui je suis un peu fane) à ne rater sous aucun prétexte, mon commentaire ici (Jean Michel l’avait mis en lien à l’époque sur son site) :
Ruez vous !!
Huma Rosentalski
09:55 Publié dans théâtre / spectacle vivant | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : festival trans, théâtre bastille, jean-michel rabeux
10/02/2009
"Un si funeste désir" deux textes mis en scène par Cédric Orain
Deux textes adaptés de « Les Charmilles » de Jean-Michel Rabeux et « La Mort » de Georges Bataille, mis en scène par Cédric Orain
Théâtre de la Bastille jusqu’au 11 février 09
Avec Eline Holbø Wendelbo puis Benoît Fogel, Courtney Kraus, Raouf Raïs et Eram Sobhani
Voici deux mises en scènes « miroir ». Deux textes joués l’un après l’autre, le premier dans la lumière et à mesure que le temps passe et que l’on se rapproche de la mort et non plus de son idée, le deuxième nous plonge dans le noir.
Le texte de Rabeux semble avoir été écrit pour Eline Holbø Wendelbo tant il lui colle à la peau, le mot est juste. Elle entre et emplit tout l’espace en un instant, et même si elle semble s’adresser à nous un peu par hasard, tout en nettoyant le sol, sa présence nous cloue. Nue, elle ne l’est pas moins en racontant son histoire une fois rhabillée. Son histoire, celle d’une enfant qui grandit dans un hôpital et dont le père chirurgien ampute des corps. Elle apprend à aimer le corps de l’intérieur, à développer de l’amour pour ce qui le constitue, et de ce fait désirer au plus profond ces êtres incomplets.
« Est-ce apprendre à aimer des corps assassinés qui m’a rendue par amour assassine ? »
Lorsqu’elle apporte un seau de sang, et que la lumière décroît, on tressaille. Rassurée peut-être de pouvoir se dissimuler enfin dans le noir de la salle où nous étions pleins feux, j’ai peur de ce qu’elle va faire avec le sang, mon cœur bat. Bientôt il se fera écho du sien. Elle considère la mort dans les corps vivants. Le texte est magistral, l’écriture précise et ciselée, les mots créent des images puissantes et sont portés par cette comédienne hors pair qui entre en chacun d’eux.
« L’objet de notre amour, la vie se charge de nous l’ôter »
Elle avouera son désir, comme parfois au théâtre, l’aveu se fait soulagement ou torture, en s’étendant sur une table métallique qui roule les corps, d’« être la mort amoureuse ». Une mise en scène discrète et par petites touches d’une grande adéquation, une direction d’acteur parfaite, c’est un moment incroyable, à retenir son souffle pour ne rater aucune syllabe, aucun battement de cil. C’est de l’incarnation et c’est ce que j’aime le plus au théâtre.
Dans le noir, le second texte émerge timidement d’une femme implorant. Bataille et son cortège d’images sordides est récité par quatre comédiens qui se mettent nus dans la pénombre. C’est l’antithèse de la première partie, une mise en scène désincarnée, des petites touches de lumière sur des bouts de corps et une interrogation sur l’amour et la mort.
Le second texte est énoncé plus froidement dans une chorégraphie qui me touche moins, avec une nudité que je trouve un moins justifiée. Mais les textes sont magistraux, la réflexion sur l’amour extrême des corps et la performance d’Eline Holbø Wendelbo valent le détour.
Perle de sortie : un jeune homme « Bon ben je vais retourner au cinéma moi ! ».
15:05 Publié dans théâtre / spectacle vivant | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : un si funeste désir, cédric orain, jean-michel rabeux, eline holbø wendelbo


