25/04/2009

« Love is my sin » quelques sonnets de Shakespeare

 

Mise en scène Peter Brook

Théâtre des Bouffes du Nord

Jusqu’au 9 mai 09

 

Avec Natasha Parry et Bruce Myers

Musique Louis Couperin interprétée par Franck Krawczyk

 

Le théâtre des Bouffes du Nord est un endroit magique en lui-même, à peine rénové, comme sorti de la poussière, il porte les marques du temps à chaque endroit où l’œil se pose. La peinture semble non terminée, les fauteuils couleur crème n’ont pas l’air d’être recouverts de leur dernier velours, mais d’un tissu de travail. Le plateau est juste peint en noir et recouvert d’un tapis, comme souvent dans les mises en scène de Brook, quelques tabourets, épars, le minimum, l’essence unique des objets, comme des mots.

 

Les deux comédiens entrent et au son d’un accordéon, vont lire des sonnets choisis par Peter Brook, s’enchaînant au fil de thèmes : « Le temps dévorant », « La séparation », « La jalousie » et « Le temps vaincu ». Les surtitres sont projetés à même le mur, et sauf anglophone, nous lisons malgré tout.

 

J’aime cette ambiance et ce théâtre, la douceur des mots ainsi lus, et le cisèlement du texte. Il est bon d’avoir acheté le livret afin de les relire ensuite. Shakespeare l’outrageant, sous le poids des ans, semble réunir à nouveau des bribes de ses amours et de ses tentations. Homme, femme, la beauté le trouble, l’émeut, le transperce. Et dans ses foudroiements et ses hésitations, s’éparpillent les douleurs qu’ils provoquent.

Insatiable Shakespeare, éternel dissident, dont les émotions ravageuses nous parviennent encore avec leur vérité tranchante. J’aime imaginer ce génie sans cesse tiraillé entre son cœur et sa société impartiale et parfois incontrôlable.

 

Malgré tout je me suis ennuyée. J’ai regretté que les sonnets soient lus et je les aurais préférés joués véritablement. Les comédiens hésitent sans cesse entre le dire et le faire, et parfois lisent ou parfois jouent, ce qui rend les deux incongrus. La musique surannée de Couperin enterre pour moi un Shakespeare que je rêve sans cesse moderne et renouvelé. On a la sensation d’assister à une répétition de vieux comédiens en tenue de ville, venus donner là quelques vers pour l’anniversaire de Shakespeare.

 

Je m’ennuie et pense à cette question qui me hante : le théâtre se doit-il de rendre accessible ce qui ne l’est pas toujours ? Voir lire du Shakespeare en anglais par deux comédiens lents, jouant à peine, ne rend pas vivant ce qui reste pour moi l’auteur le plus bouillonnant de vie de tous les temps. Qui suis je pour dire du mal de Peter Brook dont j’admire tant le travail, et le livre que tout les amoureux du théâtre se doivent d’avoir lu « l’espace vide »… ? Mais ces sonnets décidément se devraient de sonner d’avantage aux oreilles endormies, et telles des cymbales éclatantes, déchirer nos concepts et nos attentes sur l’amour et le temps.

 

A lire, ailleurs…

15/04/2009

« Derniers remords avant l’oubli » de Jean-Luc Lagarce



Mise en scène Thomas Durand
Scénographie, lumières Vincent Chatraix
Théâtre du Marais, tous les vendredis et samedis à 21h jusqu’au 2 mai 09

Avec : Lydia Besson, Benjamin Bourgois, Melissa Broutin, Florent Chesné, Zoé Fauconnet, Quentin Paulhiac, Aurélien Rondeau

C’est une histoire chargée de non dits comme souvent chez Lagarce : trois amis, une femme et deux hommes, se retrouvent après de longues années. Ils ont partagé la même maison, la même vie et le même lit sans doute, ce qui ne fut pas sans douleurs.
Aujourd’hui deux d’entre eux souhaitent revendre la maison dans laquelle vit le troisième, leur « patrimoine commun ». Ensemble soudainement réunis, avec leurs compagnons d’aujourd’hui, ils vont essayer de se parler, de s’entendre, d’avouer aussi des mots oubliés, des gestes restés en suspends. Entre le règlement de compte désespéré et l’ouverture des tiroirs secrets, tous ces personnages se livrent ou se délivrent avant qu’il ne soit trop tard, peut être aussi un peu malgré eux.
La pièce est aussi drôle parfois, pleine d’ironie et de regard amusé sur l’autre.

La mise en scène utilise avec ingéniosité tout le petit espace du théâtre, de manière tourbillonnante, les comédiens entrent et sortent de partout, mêlant les spectateurs à l’histoire. Nous sommes souvent surpris et emmenés par cette petite troupe au ton juste et frais.

A soutenir !

09/04/2009

« John Gabriel Borkman » de Henrik Ibsen



Mise en scène Thomas Ostermeier
Avec Josef Bierbichler, Kirsten Dene, Sebastian Schwarz, Angela Winkler, Cathlen Gawlich, Felix Römer et Elzemarieke de Vos.

Dramaturgie Marius von Mayenburg, Scénographie Jan Pappelbaum
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 11 avril 09
En allemand surtitré

L’embrasement du froid.
Sous la fumée qui glisse sur le plateau, et le fond moiré qui la reflète, deux femmes se retrouvent. Elles sont presque irréelles, comme sorties d’une période de glace…
La langue allemande se prête divinement bien à cet espace légèrement frigorifié, et déjà les joues des comédiennes s’échauffent des émotions à suivre.
Sœurs, elles ne se sont pas vues depuis 8 ans. L’une est la femme de John Gabriel Borkman et ce dernier fait les cent pas à l’étage du dessus. Eux non plus ne se voient plus. Depuis qu’il est sorti de prison, car ancien chef de la banque, il a fait du recèle, sa femme ne lui pardonne pas.

La glace va devoir se briser on le sent et chaque respiration reste en suspend de ce qui va advenir. Les mots s’échangent petit à petit, la colère est encore contenue, ou bien déjà depuis si longtemps dans les veines qu’elle ne sort que doucement. L’intensité dramatique est incroyable et nous sommes constamment sur la corde raide, prêts à basculer, comme ces personnages qui sont sur le point de « dire ».

Et puis il y a l’enfant, devenu grand mais toujours au centre des convoitises, et qui finalement les réunis tous en ce jour. L’une l’a élevée, l’autre est sa mère, chacune en revendique la conquête. Est-ce comme cet homme qu’elles ont toutes deux aimé ? Les mystères se dévoilent aussi doucement que fond la glace au soleil de l’hiver.
Alors que Borkman ne sait plus quoi faire de lui et de son retrait, rêvant à un retour dans le monde et se fâchant avec les seules personnes qui l’entourent encore. Mais le temps presse soudainement, comme la mort qui rôde, et ils vont avouer chacun à leur tour ce qui les ronge depuis tant d’années.
Cet enfant qui leur échappera à tous finalement, métaphore du destin que chacun croit tenir entre ses mains, mais qui n’obéit pas à nos désirs, on devine un Ibsen vieillissant et amer.

« C’est ce que nous devons subir nous les hommes d’exception, les gens moyens ne nous comprennent pas… » dit Borkman.

La vengeance ou la rancune, les années à ruminer ou à espérer en vain une réparation, tels sont les thèmes qui se nouent sous nos yeux. Au fil des minutes nous comprenons les amours sacrifiées, les espoirs déçus et le renoncement qui semble être la seule issue.

« Nous nous sommes mutuellement trompés…
- Oui… n’est ce pas cela l’amitié ? »

Le rideau transparent tombe et les personnages continuent parfois de se parler, nous les voyons, des bouts de vies des instants qui se succèdent, nous sommes comme des anges passés là à les regarder. Le metteur en scène a laissé place à de nombreux silences, des suspensions dans l’espace temps, comme des respirations intérieures, et un rapprochement du réel. Parfois il n’est pas besoin de remplir, et dans sa force on perçoit une grande discrétion.

Ce texte noir et sans espoir, est admirablement bien joué par des comédiens remarquables à faire pâlir d’envie les français. Toujours justes et tous excellents, ils sont au plus près des sensations, des mots, des silences aussi. La voix est douce et ferme, et ne crie que si le texte crie. Chez chacun le personnage est si proche que lors des applaudissements j’avais l’impression qu’ils étaient encore en eux. Profonde humilité des saluts d’ailleurs et une grande émotion pour moi à cet instant.

La mise en scène d’Ostermeier, sa direction d’acteurs et l’intensité des comédiens révèlent pour moi une grande précision d’orfèvre, une manière de coller aux comédiens et au texte à la Chéreau, d’être au plus près et au plus profond de la vie. Un théâtre dont je suis admirative, dans son essence. A voir vraiment, à se ruer…

06/04/2009

« Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga

mise en scène Jorge Lavelli
avec Pierre-Alain Chapuis, Isabel Karajan, Christophe Kourotchine, Nathalie Lacroix, Sylvain Levitte, Pierric Plathier

Théâtre de la Tempête jusqu’au 12 avril 09

Déjà il faut être assez motivé pour aller jusqu’au théâtre de la Tempête : même si des navettes sont organisées et les spectateurs attendus avant le début de la pièce, rien n’indique le chemin pour s’y rendre… Passé ce petit stress, on s’installe dans une salle malgré cela bourrée à craquer. Le plateau est immense, et coupé par un rideau de fils en métal en son centre. Très jolie trouvaille car suivant l’éclairage, on voit à travers ou pas, ce qui permet de créer un autre espace plus lointain, de faire entrer les personnages au fur et à mesure, ou de les faire juste sortir une main à certains moments. J’ai beaucoup aimé cette mise en espace, les mouvements faits autour des entrées et sorties, les déplacements sont virtuoses, le rythme excellent, c’est une très bonne mise en scène.
Cette pièce est surprenante car elle mêle deux niveaux d’histoire : La rencontre entre un professeur et son élève de 17 ans qui s’avère être un petit écrivain en herbe, et le texte que ce dernier écrit. Ce qui se passe dans le texte est tantôt lu, tantôt joué par le jeune auteur, ou enfin se déroule en vrai devant nous, interprété par les personnages dont il parle. Et c’est cet enchaînement, ce double jeu qui est très réussi dans cette mise en scène.
Finalement tout ceci est un peu prétexte à l’écriture, la critique de l’art contemporain et aussi quelques opinions en littérature.

« Maintenant pour goûter l’art, il faut avoir au moins une langue » dit Germain.

Le texte du jeune homme décrit la famille de l’un de ses camarades et son envie de partager leur vie, lui qui est seul. La fêlure de l’intime y côtoie les alarmes de la jeunesse et le désir de s’identifier, de trouver des repères en se constituant. D’un autre côté il y a le monde des adultes, qui semble figé dans la routine et les angoisses du lendemain. On rit aux ironies du professeur, on s’agite au grè du texte, impatient d’en savoir plus, même si l’on ne comprend pas toujours les réactions qu’il provoque.

Malheureusement j’ai encore souffert du jeu des comédiens. Déclamé du début à la fin, comme pour une pièce classique presque, alors que le ton du texte ne s’y prête absolument pas, peu joué mais crié, encore et toujours ce ton hystérique et démesuré, qui semble parer à une quelconque peur de ne pas être entendu, de ne pas être comédien ? Le personnage de Jeanne, la femme du professeur m’a fait penser à la Reine qui empoisonne Blanche Neige, toujours courbée et criarde, le jeune prodige en littérature ne fait que hurler tel un hystérique, et le professeur déclamant un peu moins, écrabouille les ironies en restant malgré tout très théâtral. Une telle pièce aurait mérité plus d’intimité de ton, plus de naturel et de proximité. C’est un vieux débat, et sans aller jusqu’à reprendre ces thèmes de Incarnation vs Distanciation (voir : lien sur le sujet ) dont je pense qu’il peut être subjectif finalement, il y a un souci de positionnement quant aux spectateurs. Ce n’est pas pour rien qu’en sortant j’ai encore entendu « mais pourquoi j’ai toujours le sentiment que ce n’est pas naturel et qu’ils crient tout le temps » dit par un jeune homme à sa copine… Désincarner permet de se créer son histoire pour certains ? Je ne pourrais jamais partager cette opinion…

Stanislavski for ever ^^

01/04/2009

« La nuit de l’Iguane » de Tennessee Williams

Mise en scène Georges Lavaudant
MC93 de Bobigny jusqu’au 5 avril 09

Avec : Astrid Bas, Anne Benoit, Pierre Debauche, Bernard Eylenbosch, Sara Forestier, Ianis Guerrero, Anne-Lise Heimburger, Tcheky Karyo, Roch Leibovici, Emilien Marion, Giovanni Ortega, Ariane Pirie, Dominique Reymond et Christophe Vandevelde.

L’espace qui s’ouvre est immense, et des cactus géants nous étouffent d’emblée. Ce plateau semble démesuré et les personnages y sont rapidement comme absorbés, ils courent d’un bout à l’autre, métaphore peut être de la perdition de soi ? Après quoi courons-nous tous ? Je me sens un peu essoufflée dès que la pièce commence.
Le texte de Tennessee Williams est extrêmement savoureux et l’histoire nous emmène gentiment par la main pour mieux nous faire grincer des dents. Le Costa Verde est un hôtel en plein Mexique, tenu par Maxine une jeune veuve légèrement nymphomane. Un vieil ami de son mari débarque, c’est Shannon, un prêtre défroqué à peine un an après son ordination, pour « fornication et hérésie » ! Reconverti en guide touristique, il accompagne un groupe de femmes et vient se réfugier chez Maxine lorsqu’il se sent un peu perdu, comme ce jour-là.

Shannon a une fois de plus cédé à la tentation d’une très jeune fille, il est menacé de se faire virer de son boulot et de se prendre un procès… inquiet il semble d’avantage agité par des méandres intérieurs ancestraux, au point de se demander s’il ne souhaite redevenir prêtre.

« Deux états instables peuvent mettre fin à tout un monde (…) je n’ai plus un sou sur mon compte émotionnel, là tout de suite je suis même à découvert » dit Shannon à la jeune Charlotte.

Soudain une petite chorale nazie traverse le plateau de part en part : 4 allemands aux joues rouges, chantant à tue tête ! Ils sont en tenue de bain et tous à l’intérieur d’un même canard géant, gris et qui montre les dents ! Le ton est donné, un peu de burlesque, un peu d’ironie, un peu d’histoire et beaucoup de mélancolie.

Viendront se joindre enfin à tout ce petit monde, une femme peintre et son grand père poète, sans le sou mais toujours plein d’espoir…

Maxine tantôt amourachée, tantôt garce, sera toujours dans les parages, mais entre Shannon et la peintre Hannah, un lien se tisse au fil des heures, et leurs âmes se parlent à défaut de se comprendre. Ils sont comme l’iguane attrapé pour le dîner, à lutter pour aller toujours au bout de la corde. Chacun dans sa solitude tache de se battre contre ses spectres, ceux qui rodent, ceux que l’on se crée…

Ce texte est vraiment intéressant, abordant les thèmes de la manipulation, de la séduction, mais surtout celui de la frustration : le sentiment d’être au bout de la corde… Celle qui nous empêche d’être libre, de réaliser ce que nous sommes. Mais aussi nos tendances qui nous emprisonnent, même si on les constate, et nos liens avec des êtres ou notre histoire, qui nous constituent.

Cependant j’ai trouvé encore une fois, et je sais que je suis atrocement difficile en la matière, que le jeu était insuffisant. Tcheky Karyo était bien fatigué comme doit l’être le personnage de Shannon, mais je l’ai trouvé manquant de finesse et d’épaules pour un tel personnage. Les femmes sont toutes moyennes, dans le ton mais pas trop, à l’exception de Sara Forestier qui, en trois phrases parfaitement justes, m’a laissé une très bonne impression. La vraie surprise de la pièce pour moi, même si je pense qu’elle ne sait pas (encore) bien bouger sur scène. La mise en scène aurait pu être plus osée et plus originale car le texte est plein de sous entendus. Je regrette aussi des changements de plateau inutiles.

A voir pour le texte car il n’y a pas de catastrophe, et pour cet espace qui, gigantesque, en est oppressant.

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