09/04/2009

« John Gabriel Borkman » de Henrik Ibsen



Mise en scène Thomas Ostermeier
Avec Josef Bierbichler, Kirsten Dene, Sebastian Schwarz, Angela Winkler, Cathlen Gawlich, Felix Römer et Elzemarieke de Vos.

Dramaturgie Marius von Mayenburg, Scénographie Jan Pappelbaum
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 11 avril 09
En allemand surtitré

L’embrasement du froid.
Sous la fumée qui glisse sur le plateau, et le fond moiré qui la reflète, deux femmes se retrouvent. Elles sont presque irréelles, comme sorties d’une période de glace…
La langue allemande se prête divinement bien à cet espace légèrement frigorifié, et déjà les joues des comédiennes s’échauffent des émotions à suivre.
Sœurs, elles ne se sont pas vues depuis 8 ans. L’une est la femme de John Gabriel Borkman et ce dernier fait les cent pas à l’étage du dessus. Eux non plus ne se voient plus. Depuis qu’il est sorti de prison, car ancien chef de la banque, il a fait du recèle, sa femme ne lui pardonne pas.

La glace va devoir se briser on le sent et chaque respiration reste en suspend de ce qui va advenir. Les mots s’échangent petit à petit, la colère est encore contenue, ou bien déjà depuis si longtemps dans les veines qu’elle ne sort que doucement. L’intensité dramatique est incroyable et nous sommes constamment sur la corde raide, prêts à basculer, comme ces personnages qui sont sur le point de « dire ».

Et puis il y a l’enfant, devenu grand mais toujours au centre des convoitises, et qui finalement les réunis tous en ce jour. L’une l’a élevée, l’autre est sa mère, chacune en revendique la conquête. Est-ce comme cet homme qu’elles ont toutes deux aimé ? Les mystères se dévoilent aussi doucement que fond la glace au soleil de l’hiver.
Alors que Borkman ne sait plus quoi faire de lui et de son retrait, rêvant à un retour dans le monde et se fâchant avec les seules personnes qui l’entourent encore. Mais le temps presse soudainement, comme la mort qui rôde, et ils vont avouer chacun à leur tour ce qui les ronge depuis tant d’années.
Cet enfant qui leur échappera à tous finalement, métaphore du destin que chacun croit tenir entre ses mains, mais qui n’obéit pas à nos désirs, on devine un Ibsen vieillissant et amer.

« C’est ce que nous devons subir nous les hommes d’exception, les gens moyens ne nous comprennent pas… » dit Borkman.

La vengeance ou la rancune, les années à ruminer ou à espérer en vain une réparation, tels sont les thèmes qui se nouent sous nos yeux. Au fil des minutes nous comprenons les amours sacrifiées, les espoirs déçus et le renoncement qui semble être la seule issue.

« Nous nous sommes mutuellement trompés…
- Oui… n’est ce pas cela l’amitié ? »

Le rideau transparent tombe et les personnages continuent parfois de se parler, nous les voyons, des bouts de vies des instants qui se succèdent, nous sommes comme des anges passés là à les regarder. Le metteur en scène a laissé place à de nombreux silences, des suspensions dans l’espace temps, comme des respirations intérieures, et un rapprochement du réel. Parfois il n’est pas besoin de remplir, et dans sa force on perçoit une grande discrétion.

Ce texte noir et sans espoir, est admirablement bien joué par des comédiens remarquables à faire pâlir d’envie les français. Toujours justes et tous excellents, ils sont au plus près des sensations, des mots, des silences aussi. La voix est douce et ferme, et ne crie que si le texte crie. Chez chacun le personnage est si proche que lors des applaudissements j’avais l’impression qu’ils étaient encore en eux. Profonde humilité des saluts d’ailleurs et une grande émotion pour moi à cet instant.

La mise en scène d’Ostermeier, sa direction d’acteurs et l’intensité des comédiens révèlent pour moi une grande précision d’orfèvre, une manière de coller aux comédiens et au texte à la Chéreau, d’être au plus près et au plus profond de la vie. Un théâtre dont je suis admirative, dans son essence. A voir vraiment, à se ruer…

Commentaires

Oui c'était vraiment intense et subtil, sans effets faciles et ...et aussi d'un humour redoutable.
Et l'aveuglement orgueilleux de ce banquier en faillite...d'une certaine actualité!

Écrit par : Guy | 11/04/2009

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L'écriture de Ibsen est d'une modernité redoutable, en effet le statut de banquier jouant avec l'argent des autres d'une cruelle actualité ! Il est stupéfiant de se dire que la pièce date de 1896...

Écrit par : neige | 11/04/2009

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