26/03/2009

« Bascule » de Pierre Vignes

 

mise en scène Camille Pawlotsky

avec Jérémy Malkhior et Clément Rouault

Théâtre Essaïon jusqu’au 7 avril, les lundis et mardis à 21h30

 

Il ne faut pas avoir sommeil lorsque l’on va voir ce petit ovni au théâtre de l’Essaïon, car un homme dort sur le plateau lorsque nous entrons. Deux lits dans la pénombre, et un homme qui dort, qui ronfle même. Et puis soudain il est rejoint par un autre, habillé comme un comptable, un peu roide et pressé de dormir. Ils partagent cette chambre d’hôte, pour une courte nuit…

Max, celui qui dormait, se réveille et interpelle Dimitri, celui qui vient d’arriver : il lui demande de le détacher, car il ignore comment, il s’est retrouvé prisonnier de son lit ! Sauf que Dimitri semble être réticent à le libérer…

Une heure qui en vaut mille en leur compagnie, dans un décor oppressant et merveilleusement sinistre, à tenter de comprendre ces deux personnages étranges qui se télescopent là, par hasard ou par inadvertance ? Au détour de quelques verres, nous apercevrons des bouts de leurs singulières personnalités, et imaginerons en quoi leur rencontre est détonante.

 

Voilà une pièce savoureuse et mystérieuse, et deux comédiens doués, naturels et attachants.

25/03/2009

"Minetti" de Thomas Bernhard

 

Mise en scène Patrick Michaëlis et Guy Lavigerie

Avec Zbigniew Horoks ou Claude-Bernard Perot, Jean-Marie Lardy, Patrick Michaëlis, Maryse Ravera et Sarah Rees.

Etoile du Nord jusqu’au 4 avril 09

 

Ca commençait très bien. Des personnages sur le plateau lorsque les spectateurs entrent, cela devient systématique mais j’aime ce jeu. La comédienne vêtue de rouge et rehaussée d’une minerve jouait à merveille le pantin désarticulé et ivre. Ce hall d’hôtel sinistre que l’on devine à peine et ses convives qui fêtent le nouvel an, tout y était. Le texte de Thomas Bernhard est inspiré et inspirant, la douce folie d’un acteur en dérive qui se rend à son dernier rendez-vous avec un directeur de théâtre, pour jouer le rôle de sa vie : le Roi Lear… Personnage décati, presque cloche, qui soliloque sur la vie de l’artiste et sur l’art, sa position convenue lui qui l’a toujours défendu comme subversif.

« Ce monde rempli d’existences artistiques anéanties » « l’art est un mécanisme de distraction mais c’est dans la catastrophe qu’il faut pousser l’art »

 

L’art à quel prix ? Minetti a sacrifié sa vie pour ses idées et sans doute ici à ce dernier rendez-vous qui se transforme en règlement de compte avec les rêves et les fantômes, va t il pour toujours en finir avec ses cauchemars.

 

« mettre à la stupidité le bonnet de l’esprit »

 

Des personnages sortent de partout et rythmé par les déglutitions amères de la femme en rouge, qui se descend champagne sur champagne, pour passer avec son masque de singe, le nouvel an seule, est-ce la ronde des masques. Il s’agit de masques pour tous ici, celui de l’acteur, celui de la solitude, celui de la fête, celui des illusions…

 

Cela commençait bien et tourbillonnait bien aussi mais je me suis ennuyée et derrière moi ça s’est même endormi et mis à ronfler… L’acteur sans doute qui prend toute la place centrale, Minetti est presque un long monologue, n’était-il pas assez convainquant, bien que cela colle à la peau de ce personnage d’être à côté, négligé. Dommage j’aimais bien l’ambiance calfeutrée et noire de cette mise en scène un peu fantasque. C’est un texte trop lourd pour souffrir l’à peu près en matière d’interprétation, et je regrette le jeu peu nuancé encore une fois, peu incarné. Je regrette aussi de ne pas avoir vu la version de Michel Piccoli, du coup. Et je dois avouer pour rester dans le mystère que j'ignore qui j'ai vu des deux : Zbigniew Horoks ou Claude-Bernard Perot et c'est sans doute mieux comme ça !

23/03/2009

« Le Soulier de Satin » de Paul Claudel


Mise en scène Olivier Py
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 29 mars 09

Avec :
John Arnold, Olivier Balazuc, Jeanne Balibar, Damien Bigourdan, Nazim Boudjenah, Céline Chéene, Sissi Duparc, Michel Fau, Philippe Girard, Frédéric Giroutru, Mireille Herbstmeyer, Miloud Khétib, Stéphane Leach, Sylvie Magand, Christophe Maltot, Elisabeth Mazev, Jean-François Perrier, Olivier Py, Alexandra Scicluna, Bruno Sermonne, Pierre-André Weitz.
Et Sarah Abdeslam, Yasmine Bouland, Guillaume Allory, Ivan Assael, Jérôme Baubil, Benoît Becret, Claude Cuisin, Thibaut Fack, Florent Gallier, Fabienne Killy, Marc Leclercq, Philippe Meslet, Julienne Paul.
scénographie et costumes : Pierre-André Weitz
musique : Stéphane Leach

Bien sûr il ne faut pas rater cette occasion trop rare de voir l’œuvre de Paul Claudel représentée en entier, soit presque 10 heures de spectacle rallongé par trois entractes. C’est un vrai marathon, mais il faut avouer que l’on ne s’ennuie pas. Certaines scènes semblent un peu longues parfois, mais le rythme général et la succession des tableaux donnent un dynamisme qui nous tient en haleine.
Paul Claudel a voulu faire du théâtre total, inspiré sans doute par ses nombreux voyages, et par son désir de présenter un regard sur l’humain à travers de nombreux aspects.
La trame de fond c’est l’histoire d’amour entre Rodrigue et Prouhèze, une femme mariée, qui le repoussera sans cesse. Quelle raison ou déraison la fera fuir ou chercher à le rejoindre pour mieux le quitter ? Est-ce Dieu et la morale, est-ce la peur d’un bonheur trop grand, est-ce une culpabilité étrange ou au nom d’une idéologie plus sublime encore de l’amour ? Tout au long de la pièce, ils s’aimeront à distance et dans leurs rêves, et sur le point de se retrouver enfin, ils se quitteront pour toujours. Plus mature et torturé que « Roméo et Juliette », cet amour là est à porter au pinacle des romances les plus folles. Chacun aura sans doute son image de l’amour à son paroxysme d’idéalisation en sortant de la pièce.

Mais nous rencontrons tant d’autres personnages et d’histoires dans l’histoire, tout au long de ces heures. S’enchaînent des chants et des saynètes très drôles, des voyages autour du monde et une conscience déjà très forte chez Claudel de la mondialisation, et le regard acerbe sur les religions toujours présentes dans la vie des hommes et dans les rapports sociopolitiques. La pièce se déroule au temps des conquistadores en Espagne, et nous voyageons par les mers, au Maroc, en Amérique, nous rencontrons des personnages de tous pays : une danseuse marabout africaine, un vice roi de Naples ou enfin des compagnons chinois et japonais. Tous ces personnages virevoltent et apparaissent ou disparaissent au gré des humeurs de Claudel, qui n’hésite pas à critiquer les esprits restreints ou les délires des puissants, ou encore de louer les petits qui parfois se moquent bien de leurs maîtres. On rit, on pleure, on voyage, on enrage, on désespère, on s’aime, on se déteste, on manipule ou on se livre, bref une fresque d’humains, ou de marionnettes de théâtre, qui sait ? des bouts de vies, des bouts du monde, cette œuvre magistrale pourrait être envoyée aux extra-terrestres pour qu’ils aient une idée des terriens ! Intemporel Claudel, intemporel théâtre et personnages, intemporelles émotions, intemporels humains… Théâtre total enfin, car l’auteur ne cesse de faire des références à ces illustres prédécesseurs en matière d’écriture théâtrale, comme autant d’hommage et de clins d’œils (Corneille, Molière, Shakespeare, Caldéron, le théâtre No…).

La mise en scène d’Olivier Py est imbriquée dans la scénographie et les costumes de Pierre-André Weitz, tout en rouge noir et or, en reflets et éclats, en ombres chinoises et noirceur. C’est une association très réussie et magnifique, les costumes et décors sont « enchantants ». Tout est construit en mêlant des touches de renaissance et des costumes années 20 pour les hommes, et des étincelles de baroque. Très « théâtre » presque marionnette, les ombres rappellent les théâtres ambulants, et les ors ne cessent de refléter comme autant de mises en abîmes. A noter une très jolie interprétation du « Cantique de Jean Racine » de Gabriel Fauré par tous les comédiens réunis en chorale, à la fin de la deuxième journée.

Malgré tout je regrette un peu le ton assez uniforme et déclamé du texte, qui le rend parfois moins accessible et peu nuancé. C’est presque une caricature du théâtre grandiloquent qui se joue là, avec renfort de « gros yeux qui roulent », de cris, de bave et de farce. La richesse du propos échappe souvent et les échanges en deviennent parfois superficiels et faux. Cela se marie bien avec l’esprit théâtral défendu ici, mais à mon sens dé sert le texte si riche de Claudel.
Enfin j’ai profondément admiré Jeanne Balibar qui défend une Prouhèze déterminée et douloureuse, Christophe Maltot véritable Hamlet de toujours au ton si savoureux et nuancé par nature, toujours à deux doigts de la folie et Michel Fau, spécialement dans son rôle de dame ! A noter aussi la performance des comédiens qui jouent plusieurs rôles, même si je me demande toujours si ce n’est pas confusant pour les personnes qui ne connaissent pas la pièce.

A voir pour la performance des 11H, peut être moins en découpage de journées, car je reste frustrée concernant le texte présenté de manière bien trop caricaturale et déclamatoire.  

04/03/2009

« Oncle Vania » d’Anton Tchekhov


Théâtre de la Bastille jusqu’au 28 mars 09
Le Collectif « Les Possédés »
Mise en scène Rodolphe Dana et Katja Hunsinger

Avec Simon Bakhouche, Katja Hunsinger, Marie-Hélène Roig, Michelle Farges, David Clavel, Rodolphe Dana et Nadir Legrand

Lorsqu’on rentre dans la salle, un petit buffet est dressé et l’on nous sert à boire. Les sièges sont répartis autour d’un espace central qui sera le plateau. Ce sont les comédiens qui nous proposent boissons et canapés, habillés comme tous les jours. Puis le silence se fait, tout le monde est installés et ils prennent place au centre, un peu comme si nous assistions à une répétition. C’est une bonne idée pour entrer dans une pièce de Tchekhov, rompre la distance entre le spectateur et le comédien. Une manière de nous plonger dans l’intimité de l’auteur, lui qui traite de la proximité, de la famille et des êtres qui se chuchotent leurs cris, entendus ou non. Oncle Vania est en colère contre la vie, qui ne lui donne jamais ce qu’il veut et qui semble agiter sous ses yeux des bonheurs, soit inaccessibles soit décevants. Cette famille russe recomposée, asservie aux caprices de Sérébriakov, sorte de patriarche déchu de sa gloire, hypocondriaque et égocentrique, se tourne et se détourne autour. Des êtres simples aux vies peu ordinaires, ou bien des êtres complexes aux vies ordinaires, tous partagent ces mêmes désirs d’idéaux, et ses trahisons du cœur qui leur imposent un sacrifice.

« Faute de vraies vies, on vit de mirages… » dit Oncle Vania.

La pièce est drôle et tragique, comme souvent les pièces au plus près de la vie, mais aussi étonnamment moderne en ce qui concerne son regard, un peu décalé par rapport à l’histoire, sur l’écologie. Une vraie inquiétude de Tchékhov qui se désolait de la disparition des forêts russes et de la vie agricole mise à mal par la négligence des hommes. Que penserait-il aujourd’hui ? Ces questions posées de son temps, valables plus que jamais maintenant font froid dans le dos.

« Il faut être un barbare sans conscience pour détruire ce qu’on ne peut pas créer (…) Le climat est un temps soit peu en mon pouvoir… » dit Astrov.

L’espace est si naturel pour ces comédiens au jeu vrai, qu’ils gravitent autour de cette grande table de buffet, s’asseyent, se lèvent, nous tournent parfois le dos, comme si nous étions des fantômes, témoins de leurs échanges. Ils s’occupent aussi du décor et du son, encore une manière d’être plus présents et de rendre vie au spectacle, de rompre avec l’artifice. Tiens, je débarrasse la table et au passage je te dis du Tchekhov…
Et puis étant donné la répartition des sièges, nous sommes en face d’autres spectateurs et il est intéressant de les voir réagir, c’est un double spectacle. Nous sommes presque des comédiens, des complices en coulisse, mélangés à ce qui se passe. Cette démarche est rafraîchissante même si parfois on se demande un peu pourquoi.

Autour de la table restent finalement ceux qui aiment.
« Il faut vivre Oncle Vania, après nous nous reposerons » conclu Sonia.

Un bon moment et une troupe dont il faut suivre les travaux.

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