22/02/2009

« Rapport sur moi » de Grégoire Bouillier


Théâtre Tristan Bernard
Avec Mikaël Chirinian, mise en scène Anne Bouvier

Ce petit one man show extrêmement dynamique est une adaptation du roman éponyme et presque autobiographique de Grégoire Bouillier. Le texte en lui-même est un bijou, avec une écriture oscillant entre ironie et drame, l’auteur nous raconte son enfance et sa vie. On est toujours à la lisière de situations cocasses qui en fait cachent de véritables tragédies. L’ordinaire de la vie de tout à chacun, et la particularité d’un être qui a réussi à en tirer un rapport assez précis sur lui-même, avec le recul nécessaire permettant un humour cinglant et une sincérité désarmante. En soi le « roman » est déjà un grand moment, Grégoire Bouillier un auteur trop rare et discret, dont il faut savourer les créations à leur juste valeur.

C’était donc une très bonne idée, réussie de surcroît que de monter sur les planches avec un tel projet. La mise en scène est tourbillonnante d’idées, d’astuces et de créations. La gestuelle du comédien donne vie à tous les personnages et poétiquement parfois, ou de manière gracieusement infantile, il nous fait partager cet univers d’enfant devenu grand qui se promène dans ses souvenirs. Nous entrons dans le code avec aisance et devenons complices attendris et parfois consternés de son histoire. Sans reprendre notre souffle, nous l’accompagnons comme si nous lisions un livre d’image ou regardions un film d’enfance, émerveillés comme lui ou recevant en plein cœur les coups qu’il a reçu.
Une interprétation intense et juste, un comédien qui s’est approprié le texte d’une manière rare et une mise en scène riche, tous les ingrédients d’un très bon moment.

J’aime bien le théâtre privé quand il est créatif comme ça !

17/02/2009

Le Maxi Monster Music Show à l’Européen

 

Du 18 au 28 février 09

 

J’ai découvert complètement par hasard ce petit bijou et j’ai eu l’occasion d’aller les applaudir pas mal de fois. Aussi puisqu’ils sont dix jours à l’Européen, je ne peux que vous conseiller d’aller assister à ce show pas banal !

Nous voilà plongés dans l’univers du burlesque des années 20, au spectacle des Freaks. Le collectif de ragga-rock Le Maximum Kouette vient d’enfiler son costume à paillettes et nous livre ici un side project d’une très grande qualité. Ils reprennent leurs morceaux et nous en font découvrir de nouveaux, chacun dans un personnage, tantôt drôle, cynique ou poétique. Non sans humour et avec une très jolie voix, Moon alias la femme à barbe, tourbillonne et mène ce concert avec une folle énergie.

Une soirée inoubliable !

 

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11/02/2009

« Entracte » Josef Nadj

du 10 au 14 février 09 au théâtre de la Ville à Châtelet

 

avec Josef Nadj, Ivan Fatjo, Peter Gemza et Marlène Rostaing

et les musiciens Robert Benko, Eric Brochard, Gildas Etevenard et Akosh Szlevényi

 

Pour ceux qui avaient lu ma critique sur l’accessibilité à la culture, et ma difficulté à obtenir des places pour aller voir ce spectacle :

http://neigeatokyo.hautetfort.com/archive/2008/07/22/de-la-democratie-de-la-culture.html

 

J’ai eu froid dans le dos lorsqu’ils nous ont annoncé à 20h15 dans le hall du théâtre, qu’un des musiciens s’était blessé et que peut-être la représentation n’aurait pas lieu… Comme une sensation bizarre de malédiction ou une vengeance magique du théâtre que j’avais tant critiqué ?! Heureusement avec 45 minutes de retard nous avons pu assister à l’ « Entracte » de Josef Nadj. Titre amusant s’il en est, ironie chère à Nadj, qui fit dire à une spectatrice devant le panneau indiquant la durée du spectacle : « quoi ? il y a un entracte d’une heure cinq ?! ».

 

Tout le décor est posé et les musiciens semblent en faire partie. Comme ils sont entièrement liés à la danse qui se déroule, totalement présents et mystérieusement concentrés, on se demande s’il créent ou s’ils connaissent à l’avance leur composition. Josef Nadj compose lui aussi avec son espace dont les éléments se déboîtent et servent l’histoire qu’il nous raconte du bout de ses gestes. Des paravents transparents derrière lesquels des ombres ondulantes se déplacent, et d’où soudain sortent des personnages. Une femme qu’il utilise comme pinceau, des comparses qui pourraient être lui ou des partenaires. Qu’il semble compliqué soudainement de déplacer un cube d’une trentaine de centimètre sur une table en tréteaux ! La tête plongée dans de la poudre jaune et le voilà qui s’agite comme un pantin sur un socle avant d’être emmené par les autres comme un demeuré. Puis les quatre danseurs soulèvent le décor et entrent dans une boîte, puis s’enfuient et deux immenses bonshommes à têtes blanches apparaissent, comme des dessins qui auraient pris vie, et viennent se balader sur le plateau. Il est vain de décrire les espaces habités de Nadj tant ils sont abstraits et poétiques, parsemés d’humour et d’images surprenantes. On attend sans cesse le nouveau tableau et la surprise qui l’accompagne, comme des enfants devant un manège. Nadj peint son spectacle au fur et à mesure, et ainsi une tortue apparaît, ou des fleurs dégoulinantes de peinture rouge.

Enfin sur des cris de saxophones poussés par Akosh S, derrière des cubes encore déplacés, les danseurs cagoulés remuent des cordes et les font danser. Les derniers pains de glaces qui servaient de lumière se mettent à exister et rappellent qu’aucun élément du décor n’est là par hasard, forcément utile à Nadj, scénographe extraordinaire.

Voilà une bien beau rêve comme chaque spectacle que je vais voir de cet auteur multiformes, dont je me suis moins approprié le message, mais un « entre-actes » plein de rêves et de pastilles qui restent sur les yeux.

Allez voir un spectacle de Nadj si un jour vous en avez l’occasion, bien sûr celui là à Châtelet ce n’est pas possible sauf à en trouver au noir devant la salle !

 

Une perle d’entrée : une jeune femme à son ami « mais comment tu as fait pour avoir les places ? j’y arrive jamais avec le théâtre de la ville ? » réponse « je n’en sais rien c’est ma tante qui me les a données, je crois qu’il faut être abonné… »

10/02/2009

"Un si funeste désir" deux textes mis en scène par Cédric Orain

Deux textes adaptés de « Les Charmilles » de Jean-Michel Rabeux et « La Mort » de Georges Bataille, mis en scène par Cédric Orain

Théâtre de la Bastille jusqu’au 11 février 09

Avec Eline Holbø Wendelbo puis Benoît Fogel, Courtney Kraus, Raouf Raïs et Eram Sobhani

 

Voici deux mises en scènes « miroir ». Deux textes joués l’un après l’autre, le premier dans la lumière et à mesure que le temps passe et que l’on se rapproche de la mort et non plus de son idée, le deuxième nous plonge dans le noir.

Le texte de Rabeux semble avoir été écrit pour Eline Holbø Wendelbo tant il lui colle à la peau, le mot est juste. Elle entre et emplit tout l’espace en un instant, et même si elle semble s’adresser à nous un peu par hasard, tout en nettoyant le sol, sa présence nous cloue. Nue, elle ne l’est pas moins en racontant son histoire une fois rhabillée. Son histoire, celle d’une enfant qui grandit dans un hôpital et dont le père chirurgien ampute des corps. Elle apprend à aimer le corps de l’intérieur, à développer de l’amour pour ce qui le constitue, et de ce fait désirer au plus profond ces êtres incomplets.

 

« Est-ce apprendre à aimer des corps assassinés qui m’a rendue par amour assassine ? »

 

Lorsqu’elle apporte un seau de sang, et que la lumière décroît, on tressaille. Rassurée peut-être de pouvoir se dissimuler enfin dans le noir de la salle où nous étions pleins feux, j’ai peur de ce qu’elle va faire avec le sang, mon cœur bat. Bientôt il se fera écho du sien. Elle considère la mort dans les corps vivants. Le texte est magistral, l’écriture précise et ciselée, les mots créent des images puissantes et sont portés par cette comédienne hors pair qui entre en chacun d’eux.

 

« L’objet de notre amour, la vie se charge de nous l’ôter »

 

Elle avouera son désir, comme parfois au théâtre, l’aveu se fait soulagement ou torture, en s’étendant sur une table métallique qui roule les corps, d’« être la mort amoureuse ». Une mise en scène discrète et par petites touches d’une grande adéquation, une direction d’acteur parfaite, c’est un moment incroyable, à retenir son souffle pour ne rater aucune syllabe, aucun battement de cil.  C’est de l’incarnation et c’est ce que j’aime le plus au théâtre.

 

Dans le noir, le second texte émerge timidement d’une femme implorant. Bataille et son cortège d’images sordides est récité par quatre comédiens qui se mettent nus dans la pénombre. C’est l’antithèse de la première partie, une mise en scène désincarnée, des petites touches de lumière sur des bouts de corps et une interrogation sur l’amour et la mort.

 

Le second texte est énoncé plus froidement dans une chorégraphie qui me touche moins, avec une nudité que je trouve un moins justifiée. Mais les textes sont magistraux, la réflexion sur l’amour extrême des corps et la performance d’Eline Holbø Wendelbo valent le détour.

 

Perle de sortie : un jeune homme « Bon ben je vais retourner au cinéma moi ! ».

04/02/2009

« La Venus à la Fourrure » d’après Sacher-Masoch


adaptation et mise en scène Christine Letailleur
avec Valérie Lang, Andrzej Deskur, Philippe Cherdel, Maëlle Bellec et Dimitri Koundourakis
jusqu’au 22 février 2009
Théâtre de la Colline

Adapter le roman de Sacher-Masoch, considéré comme un auteur secondaire parce qu’essentiellement historien, mais malgré tout à l’origine du mot « masochisme », n’était pas chose aisée. Christine Letailleur a choisi d’élaguer le roman et de concentrer l’intrigue sur le rapport homme femme bien sûr, dominant dominé évidemment, mais aussi avec une forme de « suspens poétique » comme elle le dit elle-même, sur l’issue de cette rencontre. Séverin est un jeune polonais (et l’acteur qui le représente aussi) qui rencontre Wanda et l’amène petit à petit à réaliser son fantasme : être son esclave et se faire battre par elle. Ils passent tout deux un pacte : au bout d’un an d’esclavage de Séverin, Wanda décidera si elle veut bien l’épouser, elle qui avait renoncé au mariage, par désir de liberté. Trois autres personnages agrémenteront cette adaptation plutôt réussie : un lecteur, ami ou un double romantique de Séverin genre de narrateur de l’histoire, une Déesse qui rappelle les grandes lignes des rapports hommes femmes un peu comme un oracle immuable, et un grec, dernier amant de Wanda qui ajoutera du supplice au supplicié Séverin.
Le décor est sobre et noir, les fourrures et tenues portées par Wanda sont raffinées, l’ensemble est élégant et c’est appréciable car la pièce traite d’un sujet qui est sur le fil. La metteur en scène semble vouloir éviter de tomber dans quelques écueils que ce soit, et du coup à mon sens pêche par un excès de sobriété. Le tout devient glacial et distant, ce qui est surprenant pour un texte au sang chaud. On sent qu’elle veut éviter le vulgaire, le toucher, le démonstratif, ou encore le réel, et les poses des personnages en deviennent artificielles et froides, pour ne pas dire frigorifiques ! Cela se ressent aussi dans l’élocution, le maniérisme emprunté de leur façon de parler. C’est poussé à l’extrême chez Séverin qui semble ne pas toujours comprendre ce qu’il dit tant il récite son texte. Quand il est entré sur scène et qu’il s’est mis à parler j’ai eu un coup au cœur, j’ai cru à une mauvaise plaisanterie. Et puis juste ensuite on réalise qu’il a un accent, plus allemand que polonais, et on s’attend à ce qu’il nous demande nos papiers ! Le paroxysme étant lorsqu’il se dit « suprrrrasensuel », autant qu’un policier allemand sans doute… Pendant ce temps, Wanda s’agite comme une poupée au bras sans cesse relevés au dessus de sa tête dans une gymnastique de poseuse capricieuse, caricature de la femme désirée et désirable. A la fin Séverin est tellement exaspérant que l’on a en effet envie de le frapper et en ça, c’est très réussi ! Malheureusement tout étant suggéré on reste sur sa faim.
Mon passage préféré est quand même lorsque le Grec vient menacer Séverin de le fouetter à son tour, habillé de fourrure et avec une cravache, il repart en chantant en grec et en dansant, heureusement que j’étais seule… sinon c’était fou rire et sortie obligatoire de la salle… A ce stade l’incongruité de la scène me fait douter de son caractère ironique.
Je passe sur la nudité répétitive de Séverin, qui se justifie sans doute une fois mais pas trois. Egalement passable la récurrence de la musique, une sonate de Beethoven archie connue qui redémarre en boucle et qui tape sur les nerfs rapidement… peut-être était ce voulu que de provoquer l’exaspération ?

« N’oublie pas que comme disait Goethe, on est tous soit le marteau soit l’enclume »

Ici l’on peut s’interroger sur la pertinence de la rencontre avec le metteur en scène d’une pièce. Lorsque j’en suis sortie j’étais juste consternée essentiellement par le jeu des comédiens qui m’ont empêchée de rentrer dans la pièce. Après avoir rencontré et écouté Christine Letailleur deux fois, j’ai compris sa démarche. Elle souhaite rendre le texte le plus neutre possible de manière à ce que le « spectateur se fasse son voyage » pour reprendre ses termes, pour elle « la distance crée de l’imaginaire ». Ceci ne fonctionne pas pour moi, j’ai à l’inverse besoin que les personnages soient très incarnés pour que mon fantasme fonctionne. A cela chacun aura sans doute sa réaction mais la question reste posée de l’implication du spectateur qui n’a pas forcément l’explication de cette démarche. Il reste cependant pour moi une contradiction : pourquoi alors avoir pris un vrai grec et un vrai polonais, si l'idée était d'être le moins réaliste possible ?  Pourquoi la nudité et la vraie fourrure si c’était pour etre dans la suggestion ? Christine Letailleur choisit les éléments qu'elle veut mettre à distance, et ceux qu'elle souhaite au contraire hyper réalistes, et cela fait un mélange qui laisse finalement assez perplexe à la sortie de la pièce, car finalement elle n'est pas si neutre que ça. 


Par ailleurs la bascule sans cesse répétée et perturbante de l’issue de ce rapport de force est définitivement intéressante : qui perd gagne ou qui assouvi vraiment son fantasme entre Séverin et Wanda ? la question reste en suspend, même si comme le disait Chantal Thomas (l’écrivain einh, pas la designeuse de lingerie) lors de la rencontre « le masochiste n’est jamais perdant au final puisque lorsque l’on exauce ses souhaits il souffre autant que quand on le frustre ».
A méditer…

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