22/01/2009

"Gertrude, le cri" de Howard Barker

Mise en scène : Giorgio Barberio Corsetti

Avec : Anne Alvaro, John Arnold, Francine bergé, Cécile Bournay, Jean-Charles Clichet, Luc-Antoine Diquéro, Christophe Maltot, Julien Lambert et Baptiste Vay au violon.

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 8 février 2009

 

 

Cette pièce m’a laissée perplexe. Cela m’arrive assez souvent de sortir du théâtre en me disant que j’ai passé un bon moment, qu’il y a de la qualité dans ce que j’ai vu indéniablement, et pourtant de ne pas me sentir absolument bouleversée. Dans ces cas là j’hésite à écrire, c’est un peu comme s’il y avait autant d’éléments bien, que de moins bons et de ce fait je suis perplexe. Ne sais pas si je dois recommander d’y aller ou pas.

« Gertrude ou le cri » est une pièce de Howard Barker, qui comme beaucoup de ce qu’il écrit (et cela me gêne un peu) est inspiré d’une pièce déjà existante : le Hamlet de Shakespeare. Il reprend l’histoire légèrement en décalage, et s’intéresse à la mère d’Hamlet, Gertrude. Celle-ci est un peu la femme dans tous ses états : la mère, l’amante, l’épouse, la fille, la pute… et tandis qu’Hamlet, devenu roi, vit très mal la luxure de sa mère et s’apprête à redresser la moralité dans son pays, Gertrude et son amant sont dans la quête du « cri », celui qu’elle pousse lorsqu’elle trahit, dit-elle et qui semble être le paroxysme du plaisir pour l’un comme pour l’autre. Cette quête insensée et passionnelle que seuls les amants peuvent comprendre les mèneront au pire, au meurtre, à l’abandon… Cette pièce ressemble au règlement de compte séculaire du fils avec sa mère, en complexe d’Œdipe outré, mais aussi sur l’aspect mortifère et insoluble de la passion.

« Ma jupe dit tout, pour qui sait lire les jupes »

La première scène décoiffe complètement : les deux comédiens principaux se jetent entièrement nus l’un sur l’autre et simulent un acte d’amour sur le cadavre de celui qu’ils viennent de tuer… on entendrait une mouche voler dans la salle. Tout le monde est pétrifié. Ensuite la nudité assez répétitive d’Anne Alvaro qui joue Gertrude tout au long de la pièce me semble excessive.

« Nous préférons les blessures des femmes, aux femmes »

Le texte de Barker est d’une grande richesse et d’une belle intelligence. Plein de recoins et de phrases à tiroirs, sans tomber dans la poésie parfaite (mais sans doute ici le texte dans sa version originale anglaise nous échappe et la traduction ne transmet pas forcément le caractère cru et moderne de l’auteur), il tutoie la philosophie et la psychanalyse à bien des égards. Le théâtre de la catastrophe comme il le nomme, son théâtre qui bouscule la morale, reprend les grands thèmes classiques et semble dire aux auteurs « regarde je vais plus loin que toi ». Là où le spectateur se dépatouillait avec une pensée qui malgré tout tendait à aller vers une moralité admise, Barker l’oblige à dépasser son entendement et regarder la possibilité du fantasme. Ce combat est intéressant, et responsabilise le spectateur, en son âme et conscience d’observateur intrigué.

« Nous sommes des sacrifices, sans amour et obéissants » dit Hamlet.

« La perfection c’est l’apanage des morts »

La mise en scène est vraiment très ingénieuse et savoureuse. On ne sent pas les 2h45 passer (sauf un peu quand on est sur un strapontin comme moi !), les meubles se déplacent tout seuls, les espaces se montent et se démontent, il y a plein de trouvailles charmantes et intelligentes, notamment la dernière scène qui utilise un miroir au plafond, effet renversant garanti !

Enfin les comédiens sont assez inégaux, même si l’on ne remarque pas de catastrophe non plus. Le comédien jouant le rôle d’Hamlet (Christophe Maltot) vaut à lui seul le déplacement tant il est fin et démesurément fou. Il sait emmener son personnage à la lisière toujours trouble de l’enfant aimant et de l’adulte révolté, qui finira par se rendre, à l’évidence peut être…

Anne Alvaro est excellente en Gertrude, mais il faut supporter son élocution bien particulière, j’en ai entendu certains s’en plaindre à la sortie. La mère Isola (Francine Bergé) et le majordome Cascan (John Arnold) sont très justes et piquants. Je resterai sur ma faim sur le mot de la fin, donné à un personnage secondaire, les mots suspendus ainsi ne restent pas dans les mémoires.

Auteur très intéressant à l’écriture prenante, dont il faut suivre le cycle offert ainsi par l’Odéon :

« Le cas Blanche Neige » du 4 au 20 février et « Les Européens » et « Tableau d'une exécution » du 26 mars au 11 avril 2009

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